RCHIVES

 

 Petits dessins et hieroglyphes

conférence de Jean-François Pecoil, professeur de dessin et égyptologue

 

 

 

 

                        Le dessin au sens large englobe les peintures et les bas-reliefs. Dans ce cadre, l’art égyptien de la représentation donne la primauté au contour et à la ligne (a), les couleurs et les bas-reliefs se contentant d’animer, le plus souvent avec bonheur, les surfaces ainsi délimitées. Lorsque, avec les injures du temps ou les dégâts causés par les hommes, les couleurs et les bas-reliefs ont disparu, il n’est pas rare que subsistent assez de traces du contour originel pour permettre la reconstitution de la figuration.

Quant aux petits dessins, ils peuvent être mêlés à des scènes couvrant les parois des temples ou des tombes, orner les papyrus  ou être plus modestement de simples essais jetés sur des supports peu nobles comme les ostraca. Au premier rang des petits dessins, les hiéroglyphes représentent le monde réel et ses catégories.

 

Les hiéroglyphes (b)

            Les 743 hiéroglyphes de l’époque classique se répartissent comme suit :

                        êtres humains, divinités, parties de corps                       143

                        animaux, parties d’animaux                                               176

                        végétaux                                                                     44

                        ciel, terre, eau                                                                        42

                        constructions                                                              51

                        objets                                                                        243

                        signes géométriques, abstraits, indéterminés                  42

Pour résumer, sur 743 hiéroglyphes ( dont 407 tirés de la nature ), 42 seulement sont abstraits ! Autant dire qu’apprendre à écrire consistait, en premier lieu, à apprendre à dessiner. Inversement, le bon dessinateur avait quelques aptitudes à l’écriture.

            Les Egyptiens eux-même ne distinguaient pas ces deux activités, désignées par un seul mot qui, selon le contexte, peut être traduit par écrire ou par dessiner. Le dessinateur était alors un « scribe de contours » et un remplisseur de formes lorsqu’il utilisait la couleur. Comme le mot « art » n’existait pas, l’activité de dessinateur appartenait au monde du bien et du bon plus qu’à celui du beau, et ce que nous considérons comme art était affaire d’habileté, d’intelligence, de conformité et de vérité. C’est vraisemblablement pourquoi l’antique civilisation ne nous a pas livré d’écrits sur le dessin ou la sculpture.

 

            Comment fonctionne cette écriture faite de petites représentations qui se lisent ?

Le rébus est à l’origine du système hiéroglyphique. A titre d’exemple imaginaire et fantaisiste, deux petites jambes peuvent former un PAS, et trois graines évoquer le RIZ ; l’association des deux représentations se lit PARI. Mais, de quoi s’agit il ? De la ville ou de l’engagement passé entre deux personnes ? Pour déterminer le sens du mot, il convient d’ajouter un troisième hiéroglyphe, dépourvu de valeur phonétique, figurant soit la ville en général soit un rouleau de papyrus, symbole de tout ce qui ne peut pas être représenté. Le signe « déterminatif » permet de ranger clairement le mot dans une des deux catégories. Bref, en lisant on voit aussi de quoi il s’agit.

            Cette écriture égyptienne, principalement utilisée à couvrir les parois des temples, des tombes et des stèles de textes religieux et biographiques, est en fait un peu plus compliquée mais guère plus : les hiéroglyphes valent pour des consonnes ou des associations de deux ou trois consonnes et, chaque hiéroglyphe reçoit à l’époque classique une lecture ou, à l’époque tardive  plusieurs lectures différentes; fort heureusement les « déterminatifs » permettent de s’y retrouver.

            Pour fonctionner cette écriture a besoin, comme toutes les écritures, de signes

facilement identifiables, facilement compréhensibles, sans ambiguïté, donc simples

aisément reproductibles donc simples

appartenant à un seul et même répertoire.

Ces différentes caractéristiques se sont maintenues pendant plus de deux millénaires sans grands changements mais, à l’époques tardive, le nombres des hiéroglyphes s’accroît vertigineusement, plus de 5000, tandis que le nombre des valeurs phonétiques attachées à un signe passe à plusieurs unités ou franchit la dizaine ! Dans le même temps, la langue parlée évolue, la grammaire et la syntaxe se modifient, et certaines formes de cursives se font les témoins de ces changements en s’adaptant à leur époque. Et si le vieux système hiéroglyphique est, de son côté, non seulement maintenu mais enrichi et approfondi, c’est précisément parce qu’il est figuratif. C’est ainsi qu’un ancien hiéroglyphe comme le tête humaine, qui signifie « la tête », est maintenant utilisé pour transcrire le nombre 7, tout simplement parce que la tête est percée de sept orifices ; inversement, le groupement de sept petites barres verticales signifie « la tête » et non plus 7 ! De tels jeux peuvent paraître dérisoires. Cependant le lecteur, contraint de s’attarder sur son texte pour en résoudre les petites énigmes, est mis en alerte et peut s’attendre à découvrir quelques subtils sous-entendus. Par exemple, le dieu d’Esna, Khnoum (Kh+n+m en égyptien), est figuré sous la forme d’un bélier occupé à façonner une motte d’argile sur un tour de potier ; c’est son mode de création de l’humanité et, pour donner la vie aux êtres nouvellement créés, il souffle sur son œuvre. Les scribes d’Esna, en puisant dans le grand nombre des hiéroglyphes tardifs transcrivant les consonnes Kh, n, m, peuvent écrire le nom du dieu de plusieurs dizaines de manières différentes. En choisissant l’image du tour de potier (c) ou celle de la voile gonflée (d) par le vent pour rendre la consonne n, ils dessinent à l’intérieur du mot un petit tableau suggestif pour les yeux.

                 

Les conventions de dessin

            Le mode de transcription de la réalité utilisé permet, de son côté, de dessiner de façon parlante et simple. Toutes les figurations se résument en effet à des vues en plan, de profil, de face ou à des combinaisons de ces différentes vues entre elles. La perspective est totalement rejetée parce qu’elle présente les êtres et les choses de manière particulière, momentanée et incertaine, ce qui ne correspond ni aux préoccupations égyptiennes tournées vers le permanent et l’immuable, ni aux objectifs de l’écriture.

            Pour de nombreux égyptologues, la diffusion de l’écriture à travers tout le royaume  au cours de la période des premières dynasties aurait permis d’étendre dans le même temps l’utilisation des conventions de dessin en tout lieu. Ecriture et dessin étant intimement liés, les représentations de scènes sur des parois apparaissent comme des extensions du système hiéroglyphique. La ronde bosse dépend elle aussi des habitudes régissant l’écriture : les groupes sculptés sont faits pour  être regardés de face ou de profil ; certains d’entre eux sont à lire comme, par exemple, le groupe du dieu faucon Houroun et de Ramsès. Enfin, des dessins peuvent prendre des allures de signes. Le va-et-vient entre figuration et écriture est donc constant.

            Cependant, des images conventionnelles mises au point très tôt, particulièrement caractéristiques de l’art égyptien et valant pour elles-même, ont traversé les millénaires sans avoir, à ce qu’il semble, de rapport évident avec le système hiéroglyphique.

 

La représentation de Hésirê  « dans l’attitude de la marche » (e)

            La représentation de Hésirê, fonctionnaire de la 3éme dynastie (vers 2600 av. J-C), est un modèle du genre. Sa notoriété est due au bon état de conservation du bas-relief, à son exécution remarquable, et encore plus, à son attitude typiquement égyptienne. Le personnage, vêtu d’un pagne, se dirige avec noblesse vers la droite ; il tient, de la main droite le sceptre horizontal et, de la gauche un long bâton et le matériel du scribe.

Dans ce dessin, les conventions sont à l’œuvre comme dans tout dessin égyptien : l’œil de face s’inscrit dans une tête de profil, les épaules de face sont posées sur un large thorax, les jambes et les pieds sont présentés de profil. L’abdomen, reliant une vue de face à une vue de profil, semble être de trois quart. Mais, malgré la position du nombril, à gauche du contour du ventre, l’abdomen n’est pas de trois quart mais clairement de profil, comme le thorax.                   Pour s’en convaincre, il suffit de comparer le profil droit de l’ensemble thorax et abdomen au profil gauche du même ensemble : les deux profils ne sont pas symétriques ( le nombril est à l’intérieur du profil droit parce que impossible à représenter de manière compréhensible en vue de profil sur un contour ).

Cette vue ne comporte pas de trois quart, elle est une combinaison de vues de profil et de vues de face. Le résultat n’est certes pas réaliste et il est totalement exclu de pouvoir marcher en adoptant cette attitude ! Cependant, l’image de l’Egyptien marchant, bien au point comme d’ailleurs le système d’écriture à la 3ème dynastie, a traversé les millénaires sans jamais être modifiée, sinon dans les détails. Son succès est partiellement responsable du caractère apparemment stéréotypé de l’art égyptien.

        La manière de représenter les êtres humains, en particulier sur les parois des tombes (f), est tout autre : certains sont en profil vrai, d’autres, assez rares, en vue de face ; les artisans, dont les deux mains tiennent un même objet, ont souvent les épaules de profil sur un thorax franchement de profil et fort peu large, sinon les deux mains ne pourraient jamais se joindre. Il peut arriver qu’une divinité fasse preuve de souplesse en accueillant un roi définitivement figé dans l’attitude prestigieuse de « l’homme qui marche ». Autrement dit, les conventions sont souvent aménagées sauf lorsqu’il s’agit de l’homme dans « l’attitude de la marche ».

            Il convient, pour lire aussi objectivement que possible l’art égyptien, d’utiliser les conventions de dessin égyptiennes et, partant, d’abandonner un peu les nôtres, ce qui n’est pas toujours aisé. Muni de ce moyen, des relectures de dessins deviennent alors possibles : la maison de Thoutnefer perd ses étages extravagants vus en coupe               et se retrouve entièrement en plan, l’extraordinaire « montagne d’eau » (g) que nos prédécesseurs croyaient voir au milieu de scènes de chasse dans les marais redevient un banal étang vu en plan mais situé aux pieds d’un chasseur de profil…Par contre, l’expression des portraits en ronde bosse, reste tributaire d’un intermédiaire indispensable, le photographe, qui, en choisissant, un angle de vue, un fond, un éclairage fait œuvre personnelle en nous éloignant de l’original.

 

            La figure de Hésirê utilise, certes, les conventions de dessin véhiculées par les hiéroglyphes mais elle ne vaut que pour elle-même ; tous les «  hommes dans l’attitude de la marche » qui lui ressemblent jusqu’à l’époque romaine représentent plus qu’un grand personnage, fût-il roi : ils sont avant tout l’image que l’Egyptien conscient de son originalité et de son appartenance a voulu laisser de lui-même dans le monde d’alors. Et cette image a si bien joué le rôle d’emblème qu’elle est considérée comme caractéristique de la civilisation égyptienne. Inventée en même temps que les hiéroglyphes à l’époque du roi Narmer,  vers 3000 av. JC, elle apparaît pour la première fois sur ce véritable manifeste de la nouvelle civilisation qu’est la « palette de Narmer » (h), prend sa forme définitive au cours des deux premières dynasties tout en jouant les rôles de témoin et d’acteur de l’unification de l’Egypte, pour connaître une diffusion des plus larges au cours des millénaires.

 

Conférence prononcée lors de l’Assemblée générale de l’Association,

 par Jean-François Pécoil le 26 novembre 2006

 

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