RCHIVES




Bergson à Clermont
1883 - 1888




par Jean Bardy, professeur honoraire de philosophie, ancien élève




     Evoquer l'allure du philosophe, sa silhouette sans chapeau melon, dans sa classe, sur les coteaux de Clermont, présenter le Clermont d'alors n'est pas désir de raconter Bergson, mais de montrer que Clermont-Ferrand est le berceau d'une philosophie des plus lucides du XXème siècle. Dans le grand public, le séjour de Bergson à Clermont, de 1883 à 1888, est marginalisé, occulté, et pourtant c'est ici que tout a commencé, selon l'étude de Gilbert Maire (fils du bibliothécaire universitaire ami du philosophe), Bergson, mon maître:
     "A Clermont-Ferrand, naquit ainsi une des philosophies les plus puissantes, dans un décor modeste, comparable au Koenigsberg de Kant."

     Qui est donc Bergson en 1883? Quelles sont ses pensées? Et dans quel contexte intellectuel s'élabore sa thèse, L'essai sur les données immédiates de la conscience, achevée en 1888?

     Qui est le jeune professeur nommé à Clermont, à 24 ans?

     Cet élève studieux du lycée Condorcet, très brillant parfois, lauréat du Concours Général, en terminale littéraire, fait des maths, de la mécanique, de la physique, dans une hypotaupe, avant d'entrer à Ulm en lettres, 2ème, derrière Jean Jaurès. Reçu 2ème à l'agrégation de philosophie (3ème Jaurès) en 1881, il enseigne à Angers, de 1881 à 1883 puis à Clermont-Ferrand. C'est une âme inquiète, tourmentée, en pleine crise intellectuelle, ("pain quotidien du philosophe"), qui n'a pas l'esprit en repos, avec l'impression de tourner en rond, avec les thèses qu'il s'est faites au fil de ses lectures.

     Il veut réconcilier la science et la philosophie, soeurs jumelles, nées à Milet, avec Thalès, ce mathématicien astronome qui s'interroge sur l'origine du cosmos; au XVIIème on verra apparaître des scientifiques non philosophes, comme Kepler, alors qu'il y a encore beaucoup de philosophes mathématiciens; au XVIIIème Voltaire marque la rupture; au XIXème c'est la guerre et l'injure, et Bergson ne supporte pas que ces deux champs de la culture ne collaborent pas.

     Il est l'adversaire des abstractions; il faut aller aux idées par le "dur chemin des faits"; la biologie, science neuve, avec l'oeuvre de Claude Bernard, lui semble fondamentale, car elle contraint l'esprit à redescendre aux faits.

     Bergson est hostile à Kant et le sera toute sa vie; il a tout lu entre ses classes préparatoires et l'agrégation; or Kant est le philosophe le plus lu en France, à cette époque, son oeuvre règne sans partage à la Sorbonne, et domine à l'Ecole Normale; Bergson lui préfère Hubert Spencer, qui amorce dans ses Premiers Principes une philosophie de l'évolution. C'est un retour vers Héraclite, avec la thèse que l'être est devenir. Bergson a le sentiment très lourd d'un discours nouveau à produire et sa thèse apporte une nouvelle conception du temps.

     Que trouve-t-il à Clermont?

     C'est une ville rude, sombre, âpre, sévère, à l'air salubre; "une ville noire comme le jansénisme", dit Vialatte; c'est ce que Bergson attend depuis ses années d'Ecole Normale. En 1914, après son élection à l'Académie Française, dans une interview à la Dépêche de Toulouse, il oppose Angers, ville de musique libre, (à Angers il n'a pas fait de recherche), et Clermont "où la pensée s'est recueillie, ramassé". La vieille ville, aux rues étroites et montantes vers le plateau central est entourée de larges avenues, ville calme, sans tramway, jusqu'au 1er janvier 1890, avec peu d'industries - Michelin commence en 1889 - sans automobiles, seulement des fiacres: on peut respirer, méditer, vivre. La place de Jaude, sans Vercingétorix, est entourée de cafés, lieux de ralliement, de rencontres pour la jeunesse; Bergson les fréquente, avec ses amis; il marche surtout de Clermont à Beaumont entre verdure, arbres fruitiers et fleurs; il habitait 7 boulevard Trudaine, face à la caserne d'Estaing (l'actuelle Ecole Supérieure de Commerce), traversait parfois au sortir du lycée de la place Michel de l'H˘pital vers la place d'Espagne: aurait-il eu là son euréka, l'intuition de la durée, déclic aux recherches et aux conversations avec ses amis, tels Bonsenne, Gilbert Rouchon, archiviste, Constantin, professeur de mathématiques? Toute l'oeuvre de Bergson se développe autour de sa thèse, Essai sur les données immédiates de la conscience; comment est-ce venu? En 1886, il a bouclé son travail, a eu le temps d'écrire sa thèse latine complémentaire, quid Aristoteles de loco? Après un an d'enseignement en khâgne à Henri IV, il se voit refuser un poste à la Sorbonne, mais est nommé en 1900 au Collège de France.

     A Clermont, l'environnement humain et social est celui d'une ville où de nombreux universitaires s'investissent, avec l'organisation de conférences destinées à tout public, et le Conseil Municipal vote en décembre 1887 une subvention de 600fr pour un cours d'histoire de l'Auvergne, qui sera assuré par Rouchon. Dans cette ville propice au travail, qu'il a quittée pour passer sa thèse, Bergson s'est fait connaître par deux événements, sa première conférence sur le rire en février 1884 et son discours de distribution des prix, sur la politesse, le 5 août 1885. La conférence fut très écoutée, applaudie, et, le lendemain, il est connu. Le discours, publié dans La Montagne, lors de la mort de Bergson, à l'initiative d'Alexandre Varenne, suit tous les stades de la politesse, celle des manières, de l'esprit, et du coeur, "vertu" qui permet de discerner ce dont autrui a besoin pour savoir fructifier.

     C'est donc par le verbe que Bergson a conquis Clermont-Ferrand. Il mène aussi une vie mondaine, pratique l'escrime, l'équitation, soigne sa tenue, fréquente les salons du recteur Bourget et d'Albert Maire, bibliothécaire universitaire qui fondera la Revue d'Auvergne; il rencontre de nombreux intellectuels, des érudits, tous les clermontois s'intéressant au progrès de l'esprit et des lettres; parmi eux, Henri Luguet, professeur de philosophie à la faculté, très apprécié, courtois, kantien notoire, mais aussi des poètes ou de jeunes élégants; Bergson se nourrissait d'expériences nouvelles. Parmi ses amis intimes, Bonsenne, professeur de mathématiques, qui aime la politique, lit tous les journaux clermontois et en fait la synthèse pour Bergson au repas de midi, à l'hôtel du Gastronome place Sugny; c'est la période du boulangisme qui est accueilli à Clermont avec enthousiasme: Bergson est déçu, Bonsenne furieux, les clermontois accueillent un général césarien; or le proviseur donne au lycée une réception pour fêter son idole et invite les professeurs! Bonsenne a initié Bergson à la vie politique - songeons à ses missions diplomatiques pendant la première guerre mondiale, à sa présidence de la commission internationale de coopération intellectuelle, ancêtre de l'UNESCO, de 1922 à 1925 ; Constantin a apporté à Bergson des échanges hautement philosophique et mathématiques, et la politesse de l'amour en l'encourageant...



"Nulle part, je n'ai aussi bien travaillé qu'à Clermont et je me suis demandé si je n'aurai pas bien fait d'y rester."

     Bergson est né une deuxième fois à Clermont.

Jean Bardy

Conférence prononcée lors de l'Assemblée générale d u 27 novembre 2005

 

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